25
novembre
2013

La Violence...

 La violence est la violence

 

Intégrité et estime de soi vont ensemble. Mieux les parents ont réussi à prendre soin de l’intégrité de l’enfant, plus grandes seront les possibilités pour l’enfant de développer une saine estime de soi. Comme on l’a vu la violence est une agression à l’intégrité des enfants et elle endommage donc leur estime de soi. 

Le fait que nous légiférions seulement pour cette forme de brutale violence physique que nous appelons maltraitance d’enfant ne signifie pas que les autres formes de violence ne soient pas nuisibles. Nous avons seulement décidé qu’elles ne seraient pas tenues pour des crimes. 

Au fil du temps nous avons trouvé beaucoup de synonymes pour la violence. Au Danemark on parle de « droit de corriger », de « claques » et de « tapes ». Aux États-unis, on parle de « disciplining »  et  de  « spanking »,  la  plupart  des  cultures  ont  ainsi  leurs  propres euphémismes préférés pour ce phénomène. 

Je sais par expérience que les parents qui emploient la violence envers leurs enfants se divisent en deux groupes. Dans l’un, le recours à la violence est un choix de comportement pour ne pas dire une idéologie. Ceux qui en tiennent pour la violence disent : « Je ne pense pas du tout qu’une tape sur les fesses fasse du tort aux enfants quand ils l’ont méritée. » Pressons un   peu ce groupe et il apparaîtra souvent qu’ils avaient en réalité une autre attitude avant d’avoir des enfants et qu’ils ont fait de nécessité vertu. 

Les parents qui sont partisans de la violence par idéologie et qui pensent que la violence est un chaînon nécessaire à une éducation responsable viennent souvent de milieux ou de sociétés qui sont dominés par des idéologies totalitaires religieuses ou politiques. Parmi ces groupes, la vie et la qualité de vie d’un simple individu jouent un rôle subalterne et le fait que la violence détruise l’individu n’a donc aucun impact. 

Un autre groupe de parents, typique peut-être des sociétés scandinaves, battent de temps en temps leurs enfants, mais s’en veulent chaque fois que cela se produit. 

Quelle que soit la conviction des parents, toute forme de recours à la violence sur les enfants a exactement les mêmes conséquences que le recours à la violence sur les adultes : à court terme, cela engendre de l’angoisse, de la défiance et un sentiment de culpabilité et, à long terme, une faible estime de soi, de la colère et de la violence. Ces effets-retard de la violence ne sont pas obligatoirement proportionnels à la fréquence des coups reçus par l’enfant. J’ai rencontré des personnes qui avaient subi des violences de la part de leurs parents une fois pendant leur enfance et qui ne s’étaient jamais remis de cette souffrance. J’ai aussi rencontré des personnes qui avaient été frappées une vingtaine de fois sans que cela leur laisse des séquelles durables. Beaucoup de choses indiquent que ce qui joue le plus, c’est si les parents assument la responsabilité de la violence ou s’ils en font porter la faute aux enfants. 

Exemple : Une jeune mère sort de chez elle avec son fils d’un an et demi et une amie. Au moment de descendre l’escalier, elle le prend dans ses bras, le repousse une seconde après en faisant la grimace et lui donne une tape violente sur la nuque. Puis elle l’agrippe par l’avant-bras   et le traîne dans l’appartement. Quand son amie, choquée et sidérée, lui demande pourquoi elle a battu son fils, elle répond calmement et avec assurance : «  Je viens de le changer il y a une demie heure. Il ne va pas se moquer de moi… Cela il va bien falloir qu’il l’apprenne ! » À quoi l’amie rétorque : «  Mais enfin, il n’a pas encore 2 ans. Tu ne peux pas lui demander d’être déjà capable de te dire quand il a besoin de faire caca. » La mère pour toute réponse répète ce qu’elle a déjà dit.

Sans compter la maltraitance régulière, cette forme de violence envers les enfants est la plus destructrice, parce qu’elle fait porter la responsabilité de la violence sur les enfants : c’est ta faute si je te bats ! Cette mère vit dans une culture où la violence est un élément de l’éducation  des enfants fréquemment utilisé et ordinairement accepté. Mais le fait que la violence soit une part de la culture ne la rend pas impersonnelle. Chaque fois qu’il est frappé, son fils vit la violence comme un message très personnel qui lui confirme qu’il est mauvais et sans valeur.

Le petit garçon a bien sûr pleuré très fort quand il a été battu. D’abord avec de grands cris de frayeur à cause du coup et de la douleur physique et, après, pendant qu’on lui changeait la couche, intensément tout bas à cause de la douleur psychique. Mais, même si sa réaction affective  a été violente, ce n’est pas elle qui rend la situation dangereuse  par exemple pour son estime de soi. Cela deviendra surtout dangereux 2-3 ans plus tard quand il aura arrêté d’exprimer ses sentiments.

La mère a réagi à ses pleurs exactement de la même manière qu’elle avait réagi à ce qui était sorti de l’autre trou. Elle a critiqué, condamné et menacé, et par conséquent il n’y a  eu plus aucun doute dans l’esprit du petit garçon : non seulement son caca était mauvais  et constituait une offense personnelle pour sa mère, mais son chagrin aussi.

Cette forme de violence va faire solidement partie intégrante de la relation entre le garçon et ses parents plusieurs fois par semaine, jusqu’à environ ses 10-11 ans. Dans la culture où il vit, il va vivre aussi souvent ce contraste manifeste  de la violence : comme petit garçon il va être montré avec fierté, complimenté, adoré, embrassé et caressé. Comme son estime de soi a été brisée par la violence, il va être reconnaissant des compliments et de l’adoration et il va pour toujours respecter et adorer sa mère. Il va devenir un jeune homme agressif et charmant qui, en compagnie des autres, regorge de confiance en lui. En tant que mari et père, il va copier la violence de sa propre éducation au fur et à mesure que la vie commune avec épouse et enfants a des exigences auxquelles il n’est pas en mesure de répondre.

La violence qu’il a lui-même subie comme enfant va avoir quatre effets :

-  affectivement, il  va  chasser  l’angoisse,  la  souffrance  et  l’humiliation  de  sa

conscience et se souvenir de son enfance comme heureuse ;

-  mentalement, il va en arriver à la conclusion que la violence envers les enfants est un moyen raisonnable de les élever et qu’ils n’ont qu’à s’en prendre qu’à eux- mêmes ;

-  existentiellement et personnellement, il va être marqué par une faible estime de

soi et par un manque de compréhension pour ses propres limites et celles des autres et son style de vie sera autodestructeur dans une série de domaines ;

-  physiquement, il va être marqué par des tensions et des blocages spécifiques du

dos, du ventre et de la poitrine - tensions qui vont agir comme une retenue inconsciente et généralisée dans son contact avec ses proches.

Ces conséquences constituent le résultat le plus léger, et le pronostic sous-entend plusieurs conditions : que ses parents soient bien intégrés socialement ; qu’ils soient relativement stables sentimentalement et qu’ils ne soient ni alcooliques ni drogués ; que le garçon se débrouille normalement ou bien à l’école ; que le couple parental ne soit pas dominé par la violence physique ou psychique.

Si un ou plusieurs de ces facteurs fait défaut, la faible estime de soi du garçon va ressurgir beaucoup plus tôt. Ce peut être sous forme de difficultés d’apprentissage, de problèmes de comportement, de criminalité, d’appartenance à un gang, d’abus d’alcool et/ou de drogue, de saccages, de tentatives de suicide, ainsi de suite. Tout cela est la conséquence directe de ce que ses parents lui ont appris par leur comportement violent : que ni sa propre intégrité physique et psychique ni celle des autres n’est quelque chose à nourrir et à respecter. Que ses parents soient peut-être en même temps de pieux pratiquants qui prêchent l’amour de son prochain le dimanche à l’église ne sert qu’à rabaisser encore plus son estime de soi.

Mais qu’en est-il quand on ne défend pas la violence, mais qu’une fois de temps en temps on ne sait plus quoi faire et on perd les pédales ? Que peut-on faire pour que les enfants ne soient pas abîmés par les gifles et par les fessées ?

En tout cas il y a une chose que l’on peut faire : on peut reconnaître sa responsabilité, par des marques d’affection et par des paroles. Quand soi-même on est calmé et que l’enfant a eu une pause pour pouvoir exprimer sa réaction tranquillement, on peut rétablir le contact et dire : « Je suis désolé de t’avoir frappé. Quand je l’ai fait, je pensais que c’était de ta faute. Ce n’est pas le cas. C’est de ma faute et je te demande de m’en excuser. »

Relisons cette déclaration et ruminons-la un peu. Si vous avez plus de 35 ans, vous  allez vraisemblablement  penser  que  c’est  un  peu  exagéré :  bien  sûr,  c’est  moi  qui  suis responsable… C’est moi l’adulte, celui qui devrait être capable de garder son calme, mais cela dépend aussi de ce qui s’est passé avant.

 

Ce genre de réflexion n’est pas inhabituel. Cela résonne comme un écho d’un passé pas si lointain où les enfants portaient toujours la faute dans chaque conflit avec leurs parents. Cet écho pousse de nombreux parents à s’asseoir entre deux chaises dans ce genre de situation. Ce peut être sous une forme plus sentimentale :

«  Viens, mon petit chéri…viens voir maman/papa. Papa/maman est si désolé/e de s’être laissé/e débordé /e et de t’avoir battu.  Ce n’était pas du tout son intention. Viens, mon petit chéri pour que papa/maman te mouche et on oublie tout ça…n’est-ce pas petit chéri ! Papa/maman ne le fera plus jamais. »

En premier lieu cette version ne décharge pas l’enfant de la faute, parce que les parents n’endossent pas la responsabilité  « Ce n’était pas son intention ». En deuxième lieu elle charge l’enfant d’un fardeau supplémentaire, pardonner, enfin elle se termine par une promesse  qui,  vu  son manque de  clairvoyance,  est  plutôt  la garantie  que  cela  va  se renouveler.

Il peut aussi y avoir une version plus « pédagogique » :

«  Je suis terriblement désolé de tout cela… Excuse-moi. Je ne sais pas ce qui m’a pris … mais est-ce que tu ne peux pas toi aussi comprendre   que c’est vraiment complètement insensé  quand tu… bla bla bla…? Viens, retournons dans la cuisine en espérant que cela ne se reproduise plus, hein ? »

Cette version cherche à couper la poire en deux avec pour résultat que le sentiment de culpabilité reste dans l’esprit des deux parties. C’est un phénomène éminemment humain : chaque fois que nous ne pouvons ou ne voulons pas endosser une responsabilité, nous nous trahissons nous-mêmes et nous chargeons nos proches et nos relations avec eux.

C’est pourquoi les deux parties prenantes d’un épisode violent sont blessées par la violence. Pas seulement quand il s’agit de relations entre enfants et parents, mais aussi entre adultes, qu’ils soient de la même famille ou pas.

Pour celui qui emploie la violence voici ce qui va se produire :

- Ses sentiments vont toujours lui rappeler au début qu’il y a quelque chose de mal dans ce qu’il vient de faire. Pour pouvoir continuer, il va falloir qu’il fasse fi de ses sentiments et donc diminue sa sensibilité et son humanité. Vraisemblablement cette humanité mutilée s’est déjà développée de nombreuses années plus tôt quand c’était lui qui subissait la violence, mais le processus d’endurcissement se poursuit chaque fois qu’il emploie la violence, et a inévitablement pour résultat que son développement en tant qu’être humain se brise ou s’étrécisse. La même chose se produit en ce qui concerne sa vie sentimentale qui est réduite à de la sentimentalité.

Dans le domaine mental, la réaction peut tourner autour de deux thèmes centraux :

Soit il a, soit il acquiert une morale qui justifie la violence, ainsi il y a conformité entre ce qu’il croit et ce qu’il fait, soit il doit se défausser de la responsabilité de ses actes. Cela, comme on l’a vu, il peut le faire en faisant toujours porter  la faute sur l’autre partie ou en inventant «  un être intime » avec lequel il n’a aucun contact et sur lequel il n’a aucun contrôle.

Dans le domaine existentiel, il va inévitablement traiter sa propre vie avec le même mépris que celui avec lequel il traite la vie des autres ; il va probablement compenser cela en visant très haut pour son bien-être physique, sa vie sociale  et ses privilèges matériels, mais sous cet apparent respect de soi, l’autodestruction va faire florès.

Ce qui précède n’est pas un épouvantail. Pour ceux qui ont recours exceptionnellement à la violence, les conséquences seront bien sûr moins marquantes et ne bloqueront peut-être que quelques recoins de leur existence qu’ils n’allaient de toutes façons jamais connaître. Mais les conséquences ne sont pas abstraites, elles sont très concrètes et - proportionnellement au volume de la violence - elles limitent la vie.

Dans la relation enfants/parents, les adultes sont toujours responsables de la violence.  Pas seulement si ce sont les adultes qui emploient la violence, mais aussi quand des enfants ou des jeunes se comportent avec violence – envers leurs parents, leurs frères et sœurs, leurs camarades, des étrangers et envers le bien des autres ou de leur famille.

Il se trouve dans le monde entier des hommes politiques pour condamner la violence des enfants et des jeunes et, comme les parents agressés et révoltés, ils argumentent en faveur de  châtiments  plus  forts.  Ce  n’est  pas  seulement  absurde-  c’est  quelque  part  aussi responsable et malin que s’ils proposaient de compenser le déficit budgétaire des états par l’argent du Monopoly© des enfants.

Consécutivement à l’accroissement du libéralisme dans nos sociétés et à l’estime de soi  en hausse des enfants et des jeunes, un nombre impressionnant d’entre eux expriment leur souffrance en public et de façon destructrice. Ce phénomène va s’accroître jusqu’à ce que nous commencions à assumer la responsabilité de l’énorme violence à la fois physique et psychique dont usent encore les adultes envers les enfants.


Source : Juul, J., Regarde… ton enfant est compétent – Renouveler la parentalité et

l’éducation, Chronique sociale, 2012, p.88-93.


 

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