07
janvier
2013

"Jeu" ne joue plus !

 

Les jeux sont faits...

 

Ce qui distingue les jeux de l’enfance des jeux adultes, ce n’est pas leur côté agréable, plaisant. Le plaisir, du jeu comme du reste, n’a pas d’âge, et ce n’est pas le côté « ludique » qui fait la différence. C’est plutôt que les jeux d’enfants sont considérés comme anodins, factices, sans conséquences. Les jeux d’adultes – sexuels, de hasard, de pouvoir…. –, eux, seraient sérieux. Effectivement, un enfant qui joue aux soldats de plomb ne tue pas autant d’humains que l’adulte qui, au Pentagone, joue à la guerre…

Le jeu ne relève donc pas spécifiquement de l’enfance – si ce n’est avec une valeur dépréciative.

Le jeu de l’enfant, même sans importance aux yeux de l’adulte, n’est pas, pour autant, sans conséquence. « Jouer » avec du plastique, avec des artefacts conçus sans autre finalité que de servir à « jouer », a des conséquences sur celui qui joue : il apprend notamment, avec eux, à être sans effet sur le monde. Le jeu confine l’enfant dans une forme de non-signification : il apprend à ne pas agir sur le monde tel qu’il lui est présenté.

Le jeu « éducatif », pédagogique ou coopératif…, comme tout autre jeu, a également du sens. Il dit, en outre, l’intention de celui qui l’offre d’orienter, sinon de diriger, les apprentissages de celui à qui il l’offre. Si j’apprends comme je respire, j’apprends de tout, à chaque instant, même de tout jeu. La question n’est pas d’apprendre, mais de « qu’est-ce » que j’apprends ? La dépendance ? La futilité ?

Le jeu a un côté artificiel qui s’oppose au « pour de vrai ». Pourquoi vouloir ainsi dévitaliser la vie par des jeux ? Je ne joue plus à ces jeux – et, encore moins, je ne « fais » plus jouer – mais je vis, simplement et directement. La simulation, les brouillons, les essais… peuvent être, en grandeur nature, tout aussi vrais que, dans les jeux, ils sont factices, simulés et sans conséquences directes. Manipuler, au propre comme symboliquement, le monde – que je construis à chaque instant –, agir sur lui, et sur moi avec lui, m’est jouissif et sensé.

Les spécialistes – et les « simples » parents – observent que « jouer avec son enfant » a des effets bénéfiques sur son développement. Certes. Et si cet effet ne tenait pas au jeu lui-même, mais à cet « avec », d’une part, et, surtout, avec la qualité/nature de cet « avec » ? Faire un vrai gâteau, même raté, est plus instructif que manipuler des taraïettes. Partager la (vraie) vie a davantage de sens que « faire semblant » de vivre, de « jouer » à la dinette, au médecin ou de jouer à vivre.

Un engrenage a besoin de jeu entre deux roues crantées : trop serrées, elles se coincent, trop lâches, elles ne transmettent plus le mouvement. Un jeu de clés – ou de quoi que ce soit – est un ensemble de clés qui permet de choisir la plus ajustée à mon propos. Le jeu de l’acteur est dans l’espace qu’il prend entre les mots du texte. Le jeu se définit donc par rapport à des règles – les « règles du jeu ». Trop serrées, les règles immobilisent, trop lâches, il n’y a plus de jeu. Le bon joueur se caractérise alors par la manière d’utiliser l’interstice entre les règles. De la même manière, la vie a ses « règles », biologiques et sociales : la vie [serait] un jeu de maux, selon l’humoriste. Au lieu « d’en rajouter » – des règles, comme dans la soumission à ces règles –, je déploie plutôt mes ressources à les bien connaître, à les intégrer, à surfer sur elles. Mon « je » se construit dans ce jeu. Je vis et je joue à (m’)apprendre à vivre. J’apprends à me jouer… et à me jouer du jeu – comme du « je ».


 

Article mis en page pour Uto'Pistes par : MikA Mot(s) Clé(s) Conscience - Education - Enfants - Jean-Pierre Lepri - Jeu - Jouer

Poster un commentaire

Connectez vous afin de laisser un commentaire