12
février
2013

Ivan Illich

 

Ivan Illich (4 septembre 1926 à Vienne en Autriche - 2 décembre 2002 à Brême en Allemagne) est un penseur de l'écologie politique et une figure importante de la critique de la société industrielle.

Présenter un pédagogue comme Ivan Illich n’est pas chose facile. Illich est tout d’abord un penseur qui se situe dans un contexte historique particulier, celui des années 60 - période caractérisée par une critique radicale de l’ordre capitaliste et de ses institutions sociales, et notamment de l’école. C’est aussi une personnalité complexe. On disait à l’époque qu’Ivan Illich était un homme intelligent qui aimait à s’entourer de gens intelligents et qu’il lui était difficile de dissimuler son mépris à l’égard des personnes qu’il trouvait stupides. Il pouvait tout à la fois se montrer extrêmement cordial et tourner brutalement en ridicule ceux qui l’interpellaient. Travailleur infatigable, polyglotte, cosmopolite, il professait des idées, que ce fût sur l’Eglise et son évolution, sur la culture et l’éducation, sur la médecine ou sur les transports dans les sociétés modernes, qui toutes suscitèrent des controverses qui finirent par faire de lui une des figures emblématiques de l’époque.

Cependant, Illich lui-même provoquait en partie la polémique par sa personnalité, son style, ses méthodes de travail ou le radicalisme de ses idées. Pour les spécialistes de l’éducation, Ivan Illich est le père de l’éducation sans école, l’auteur qui condamne sans appel le système scolaire désigné comme l’une des multiples institutions publiques qui exercent des fonctions anachroniques, ne s’adaptent pas à la rapidité des changements et ne servent qu’à stabiliser et à protéger la structure de la société qui les a produites.

 

L’oeuvre d’Illich dans le domaine de l’éducation

 

CRITIQUE DE L’ÉCOLE ET DÉSCOLARISATION DE LA SOCIÉTÉ :

Les écrits d’Ivan Illich en matière d’éducation sont, d’une part, des recueils d’articles et d’interventions publiques reproduits en plusieurs langues et, d’autre part, des ouvrages portant sur des thèmes comme l’éducation, la santé, les transports ainsi que sur les formes possibles de réorganisation de la société future, ouvrages, eux aussi, diffusés à l’échelle internationale. Son fameux texte, « L’école, cette vache sacrée », (CIDOC, 1968), inaugure la série de ses travaux dans le domaine de l’éducation. Il contient une violente critique de l’école publique dont il dénonce la centralisation, la bureaucratie interne, la rigidité et, surtout, les inégalités. Plus tard, ces idées initiales seront développées et approfondies dans l’ouvrage intitulé En América Latina, ¿para qué sirve la escuela? (1970) (A quoi sert l’école en Amérique latine ?). Ces deux écrits trouvent leur aboutissement dans ce qui est considéré comme l’une des oeuvres majeures d’Illich, à savoir Une société sans école, qui a été publié initialement en anglais (1970) et plus tard en espagnol (1973). Dans ce livre, il développe quatre idées centrales qui imprègnent l’ensemble de son discours sur l’éducation :

  • L’éducation universelle par la scolarisation n’est pas viable, et elle ne le serait pas davantage si l’on tentait d’y accéder par le biais d’alternatives institutionnelles élaborées sur le modèle du système scolaire actuel ;
  • Ni de nouvelles attitudes des maîtres envers leurs élèves, ni la prolifération de nouveaux outils et de nouvelles méthodes, ni une extension de la responsabilité des enseignants à tous les aspects de la vie de leurs élèves ne conduiront à l’éducation universelle ;
  • A la recherche actuelle de nouvelles méthodes de « gavage », il faut opposer une autre recherche qui soit son antithèse institutionnelle : la mise en place de réseaux éducatifs qui augmentent les chances d’apprendre, de partager, de s’intéresser ;
  • Il ne suffit pas de déscolariser les institutions du savoir, il faut aussi déscolariser l’ethos de la société.

L’intérêt d’Illich pour l’école et les processus de scolarisation apparaît à l’époque où il travaille à Porto Rico et, plus particulièrement, quand il côtoie des enseignants américains inquiets de l’orientation qu’ils voient prendre aux écoles publiques de leur pays. C’est Illich lui-même qui relève ce fait, signalant dans l’introduction à Une société sans école qu’il doit à Everett Reimer l’intérêt qu’il porte à l’éducation publique : « avant notre première rencontre à Porto Rico en 1958, il ne m’était jamais venu à l’idée de mettre en doute la nécessité de développer l’enseignement obligatoire. Or, c’est ensemble que commença de nous apparaître une vision différente de la réalité : le système scolaire obligatoire représente finalement pour la plupart des hommes une entrave au droit à l’instruction ».

Scolarisation et éducation deviennent dès lors pour le philosophe des concepts antinomiques. Ainsi se met-il à dénoncer l’éducation institutionnalisée et l’institution scolaire en tant que productrices de marchandises ayant une valeur d’échange déterminée dans une société où ceux qui profitent le plus du système sont ceux qui disposent d’un capital culturel initial.

 

LES MYTHES LIÉS À L’ÉCOLE :

A partir de ce postulat général, Illich soutient que le prestige de l’école en tant que pourvoyeuse de services éducatifs de qualité pour la population dans son ensemble repose sur une série de mythes qu’il définit comme suit :

Le mythe des valeurs institutionnalisées :

Ce mythe, selon Illich, est fondé sur la croyance que le processus de scolarisation produit quelque chose ayant une valeur et, par conséquent, génère une demande. Ainsi, on prétend que l’école produit des apprentissages et que son existence engendre une demande de scolarité. Toujours selon Illich, l’école enseigne que le résultat de la fréquentation scolaire est un apprentissage qui a une valeur, que la valeur dudit apprentissage augmente avec la quantité d’informations qu’il contient, que cette valeur est mesurable et qu’elle est attestée par des grades et des diplômes. Pour Illich, au contraire, l’apprentissage est l’activité humaine qui nécessite le moins l’intervention de tiers, la majeure partie de l’apprentissage n’est pas la conséquence de l’instruction mais le résultat d’un rapport de l’apprenant avec un milieu qui a un sens, alors que l’institution scolaire lui fait croire que son développement cognitif personnel dépend nécessairement de programmes et de manipulations complexes.

Le mythe des valeurs étalonnées :
Selon Illich, les valeurs institutionnalisées dont l’école imprègne les esprits sont des valeurs quantifiables. Pour lui, en revanche, le développement personnel n’est pas mesurable à l’aune de la scolarité. Une fois que les individus ont accepté l’idée que les valeurs peuvent être produites et mesurées, ils tendent à accepter toutes les classifications hiérarchiques. « Les hommes qui s’en remettent à une unité de mesure définie par d’autres pour juger de leur développement personnel, écrit Illich, ne savent bientôt plus que passer sous la toise. Il n’est plus nécessaire de les mettre à leur place assignée, il s’y glissent d’eux-mêmes, ils se font tout petits dans la niche où leur dressage les a conduits » et, relevant du même processus, ils mettent aussi leurs semblables à la place qui leur revient, « toute chose et tout être » devant « s’assembler sans heurts ».

Le mythe des valeurs conditionnées :
L’école vend des programmes, dit Illich, et le résultat de ce processus de production s’apparente à n’importe quel autre marchandise moderne de première nécessité. Le distributeur-enseignant livre le produit fini au consommateur (l’élève), dont les réactions sont soigneusement étudiées et mises en fiches, afin de disposer des données nécessaires à la conception du modèle suivant qui pourra être « sans système de notation », « conçu pour l’élève », « audiovisuel » ou « regroupé autour de centres d’intérêts ».

Le mythe du progrès éternel :
Illich ne parle pas seulement de consommation mais aussi de production et de croissance. Il établit un lien entre ces éléments et la course aux qualifications, aux diplômes et aux certificats, car, plus grandes sont les qualifications éducatives, plus grandes sont les possibilités d’accéder à de meilleurs emplois sur le marché du travail. Pour Illich, « c’est là un mythe sur lequel repose en grande partie le fonctionnement des sociétés de consommation, son maintien jouant un rôle important dans la régulation permanente. Si ce mythe s’effondrait, cela compromettrait non seulement la survie de l’ordre économique construit sur la coproduction de biens et de demandes mais encore celle de l’ordre politique construit sur l’Etat-nation dans lequel les étudiants sont (...) des consommateursélèves auxquels on enseigne à adapter leurs désirs aux valeurs commercialisables sans que, dans ce circuit de progrès éternel, cela puisse jamais conduire à la maturité ».

 

Enfin, Illich fait observer que l’école n’est pas la seule institution moderne dont la finalité première est de modeler la vision que l’homme a de la réalité. Y contribuent également d’autres facteurs - origine sociale, milieu familial, médias et modes diffus de socialisation — qui, entre autres, jouent un rôle clé dans la formation des comportements et des valeurs. Pour Illich, toutefois, l’école est l’institution qui asservit de la manière la plus profonde et la plus systématique, puisque c’est à elle qu’est assignée la fonction de former le jugement critique, fonction que, paradoxalement, elle tente d’accomplir en faisant en sorte que l’apprentissage — qu’il s’agisse de la connaissance de soi, des autres ou de la nature - dépende d’un processus préfabriqué. Dans son style polémique et provocateur, Illich souligne qu’à son sens « l’école nous atteint de manière si intime que personne ne peut espérer s’en libérer par un moyen externe ». Et il ajoute : « La scolarité, la production du savoir, la commercialisation du savoir, toutes choses qui constituent l’école, trompent la société en lui faisant croire que le savoir est hygiénique, blanc, respectable, désodorisé, produit par le cerveau humain et stocké. Je ne vois aucune différence dans le développement de ces attitudes envers le savoir entre les pays riches et les pays pauvres. En intensité oui, bien sûr. Mais ce qui m’intéresse beaucoup plus c’est d’analyser l’influence occulte de la structure scolaire sur une société ; or, cette influence, je constate qu’elle est la même ou tend à être la même, pour être plus précis. Peu importe la structure des programmes explicites, peu importe si l’école est publique, s’il s’agit d’un Etat où l’école est exclusivement publique ou d’un Etat où les écoles privées sont tolérées, voire favorisées. Cette influence est la même dans les pays riches et dans les pays pauvres, et on pourrait la décrire de la manière suivante : si, dans une société, on prétend que ce rite qu’est la scolarité sert l’éducation (...), les membres de cette société, où la scolarité est obligatoire, apprennent que l’autodidacte peut être rejeté, que l’apprentissage, l’accroissement des capacités cognitives passent par la consommation de services revêtant une forme industrielle, planifiée, professionnelle (...). Ils apprennent que l’apprentissage est une chose plus qu’une activité. Une chose qui peut être accumulée et mesurée et qui permet aussi de mesurer la productivité de l’individu dans la société. Autrement dit, sa valeur sociale... ». C’est de cette analyse que découlent les stratégies qu’Illich propose en vue de la déscolarisation de l’éducation et de l’enseignement. Ces stratégies, qu’il a lui-même expérimentées avec des jeunes et des adultes dans le cadre des ateliers et des activités du CIDOC à Cuernavaca, sont évoquées plus loin.


Plus d'infos sur Ivan Illich : http://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Illich


Article mis en page pour Uto'Pistes par : MikA Mot(s) Clé(s) Education - Penseur

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